Accident de bus

« Chaque fois que je passe sur ce pont, je m’en souviens… »

Un souvenir gravé au fer rouge dans l’esprit des passagers du bus, mais aussi dans celui des résidents de la commune. Tous les dix ans, pour ne pas oublier, la commune de Munchhouse et les communes annexes se rejoignent sur les lieux de l’accident pour commémorer ce moment qui a marqué les esprits.

Ce matin, du 10 janvier 1950, comme à l’accoutumée, les ouvriers s’amassent dans le bus au dernier arrêt d’Hirtzfelden, ignorant le destin sombre qui les guette sur la route d’Ottmarsheim. 

« La froideur de l’hiver qui nous enveloppe, l’eau glacée qui coule sur nos mains, l’odeur de la vase, même le jour qui se lève, nous rappellent chacun de ces instants qui ont marqué l’aube du mardi 10 janvier 1950… »

Ce jour-là, aux portes de Munchhouse, 18 vies ont été perdues, ni le chantier de la construction du Grand Canal d’Alsace, ni leurs familles, ne les reverront. Meurtries, blessées pour toujours, de nombreuses familles pleurent encore une mère, un père, un enfant, et les rescapés du drame, jamais n’oublieront ce jour :

« Le chauffeur roulait vite… En arrivant sur le pont du canal Rhin-Rhône, il a voulu dépasser un autre car qui arrivait sur la gauche, de la route de Réguisheim, j’ai vu la rampe sauter, le bus tomber et plus rien. » explique un passager

« Je suis assis sur l’un des cinq sièges à l’arrière du bus. Personne ne se rend compte de ce qui se passe à l’extérieur. Il fait encore nuit à cet instant quand soudain, un choc terrible vient secouer notre car. Puis, un autre bruit suivi d’un craquement. » explique un autre passager

Au moment de franchir le pont en bois du canal Rhin-Rhône qui avait été provisoirement installé après la guerre, le car heurta une borne qui créa une collision brutale, le grincement du métal, puis le gouffre du silence. Le bus bascula dans le vide, tombant ainsi d’une hauteur de 6 mètres dans le canal. Parmi les 48 passagers, deux furent éjectés et périrent noyés, les autres coincés entre le métal et les sièges plongeant ses occupants dans les ténèbres.

« Le trou noir. »

Ces mots ont été répété à plusieurs reprises par les personnes présentes cette nuit-là. Englouti par les eaux glaciales ils ont lutté pour leurs survies. Les hurlements, les cris stridents, on emplit l’air.

Affolés les blessés légers se ruèrent vers la porte en piétinant se battant pour rester en vie et remonter à la surface. Les occupants du second car tentèrent de libérer leurs camarades blessés au péril de leurs vie.

« Assis à l’arrière du bus je suis sorti par la fenêtre et j’ai commencé à nager contre le muret. Heureusement que les sauveteurs mon tiré. Tout seul je ne sortais pas. Je les remercie je leurs dois la vie » – Léonard Waltisperger

« Le second car a risqué sa vie pour nous sauver. Moi-même j’ai été projeté à travers le car. Quelqu’un est tombé sur ma figure. Nez cassé et luxation de mon épaule gauche. Sous l’eau j’ai une dernière pensée pour ma femme et notre enfant de 16 mois à peine. »

Les 15 passagers coincés sont morts noyés malgré les efforts de l’éclusier pour faire écouler l’eau du tronçon compris entre les deux écluses.  Une jeune femme de 26 ans meurt pendant son transport à l’hôpital. Au total 18 morts dont se souviennent encore tous ceux qui travaillaient sur ce grand chantier EDF d’Ottmarsheim.

« J’étais dans l’autre bus »

Notre chauffeur a brusquement freiné et crié : « Le car est tombé dans le canal ! »

« Nous étions assoupis, mais nous nous sommes rués vers la sortie pour descendre vers le talus du canal. Le car qui venait de passer devant nous était renversé, les roues en l’air. La porte arrière était ouverte et l’arrière du car reposait sur le bord du mur. Deux ou trois personnes étaient déjà dehors. Elles ont été immédiatement prises en charge par un bus des MDPA qui venait de Munchhouse, rempli d’ouvriers qui rentraient de leur poste de nuit. »

« En cinq minutes, nous avons sorti ceux qui étaient à l’eau »

« Je me débats. Je parviens à me cramponner, peut-être à un siège. Toujours est-il que je sors la tête de l’eau. Une lueur dans la nuit me guide, je suppose vers une fenêtre cassée. Je m’y cramponne comme je peux lorsque des mains salvatrices me tirent de cette situation délicate. »

Tout s’est passé très vite en cinq minutes. Notre bus est reparti vers Ensisheim. Les blessés les plus graves ont été conduits en ambulance à l’hôpital de Colmar. Nous sommes restés sur place jusque 12h, au retour de notre car. Comme l’éclusier nous a expliqué qu’il ne pouvait pas couper l’eau sans avoir prévenu ses supérieurs, le niveau de l’eau ne s’est mis à baisser que vers 8h30. Le maire de Munchhouse était l’un des premiers sur les lieux. Puis le maire de Colmar est arrivé, accompagné de M.Busser, le patron de la société de bus. Ce dernier a demandé où était le chauffeur. Il était resté à l’intérieur mort sur le coup, mais son patron est rentré dans le bus pour vérifier. Il y avait encore 30cm d’eau à l’intérieur.

« Le directeur du centre EDF a envoyé une grue et un autre bus pour que nous retournions au travail, mais nous avons refusé : nous voulions rester avec les autres. Nous avons commencé à sortir les morts, une fois que le canal a été vidé, et nous les avons allongés côte à côte le long de la bordure du canal. Vers 10h les familles sont arrivées. Ce n’était pas beau à voir et plusieurs personnes se sont évanouies. Nous sommes enfin partis vers 12h30 pour travailler. Le dimanche suivant, on est allé avec notre car aux cimetières de Neuf-brisach, Dessenheim et Hirtzfelden déposer une couronne au pied de la croix au fond des cimetière. J’’avais à peine 19 ans »

Gaston Keller

Ironie du sort ?

Un jeune motocycliste de 20 ans Rodolphe Wagner a été témoin du drame, en voulant alerter la population de Munchhouse pour apporter du secours à ce bus. Celui-ci à dérapé sur la route et à culbuté dans le fossé. Il sera transporté à l’hôpital de Mulhouse avec une fracture du crâne.

« Il n’existait pas encore de cellule psychologique » – Joseph Lowert

Les lourds nuages de tristesse et de chagrin planent encore dans l’air, rappelant un jour où la vie a basculé dans l’horreur. C’était là, sur ce pont paisible autrefois, que l’innommable s’est produit, où des destins ont été brisés et des vies ont été changées à jamais. Le silence qui enveloppe maintenant ce lieu contraste cruellement avec les hurlements de douleur et les sirènes stridentes qui ont déchiré l’air ce jour-là. Les fleurs déposées en hommage aux victimes se fanent lentement, mais leur fragrance persiste, un rappel constant de la fragilité de la vie. Chaque croisement de regards entre les passants sur ce pont évoque les souvenirs de ceux qui ont été perdus trop tôt, les visages souriants figés dans le temps. Les larmes versées ont laissé une empreinte invisible sur ces pierres, une marque de douleur gravée dans la mémoire collective du village de Munchhouse. Ainsi, chaque fois que je passe sur ce pont, je suis rempli d’une profonde tristesse, mais aussi d’une détermination à ne jamais oublier ceux qui ont péri, à honorer leurs mémoires dans chaque pas que je fais sur ce sol chargé d’émotions.